Info news n° 172 croyances, autorité, « rétrogradé »

Nous poursuivons notre série commencée en n° 169 dédiée aux mots clés : croyance, autorité, culture. Cette série est adossée à la production audiovisuelle et littéraire « le Diable s’habille en Prada ». Pour répondre à la question suivante : » l’autorité en entreprise repose-t-elle sur la force ou sur nos propres croyances, et en quoi la culture du résultat peut-elle justifier l’aliénation de l’individu ? », nous avons traité d’abord la perversité en entreprise puis la dénaturation de l’individu.

Dans la présente newsletter n° 172 consacrée aux mots clés : croyances, autorité et « rétrogradé » afin de montrer comment un système pervers s’empare de la rétrogradation comme arme pour punir l’indépendance de l’esprit.

Dans les systèmes organisationnels pervers, la rétrogradation perd sa fonction managériale de régulation pour devenir un outil de coercition disciplinaire. Elle n’est pas une réponse à une baisse de performance, mais une sanction de l’insoumission intérieure. Lorsque le collaborateur possède un esprit qui n’est pas « acquis » au système  c’est-à-dire une intégrité, une culture ou des valeurs qu’il refuse de céder le pouvoir, se sentant menacé par cette autonomie, tente de le briser par le déclassement.

La rétrogradation est ici une tentative de spoliation de l’être. En privant l’individu de son statut, de son titre ou de sa fonction, le système espère engendrer une rupture psychologique : si je ne suis plus celui que je pensais être aux yeux de l’organisation, qui suis-je ? Le bourreau cherche à transformer cette incertitude en une soumission volontaire.

Il y a, dans cette dynamique, une ironie tragique. Le recours à la rétrogradation est l’aveu le plus cinglant de l’impuissance des dirigeants. Incapables d’obtenir par la compétence ou par une vision partagée ce qu’ils désirent  l’allégeance totale de l’esprit  ils se rabattent sur la force brute de la hiérarchie.

  • Le refus d’être « acquis » : Le collaborateur, en restant fidèle à ses propres  croyances, maintient une citadelle intérieure impénétrable.
  • La punition de la liberté : Puisqu’ils ne peuvent pas « posséder » l’esprit de l’autre, les managers cherchent à le punir. Ils rétrogradent pour faire comprendre à l’individu que son autonomie a un prix social : l’effacement.

Dans Le Diable s’habille en Prada, la menace constante de déclassement et l’humiliation des tâches subalternes imposées à Andy visent à tester sa docilité. Le système veut vérifier si, sous la pression, elle finira par sacrifier ce qui la définit pour se fondre dans le moule de l’institution.

La trajectoire d’Emily présente dans l’entreprise et fidèle assistante de Miranda avant l’arrivée d’Andy, est le miroir le plus cruel du système Priestly. Emily a tout sacrifié : sa santé, ses relations, sa vie personnelle, pour prouver qu’elle était « acquise » à la cause de Runway. Elle a intériorisé toutes les croyances du système.

Pourtant, au moment où elle devient « inutile » aux yeux de Miranda — parce qu’elle est physiquement diminuée par son accident — elle est immédiatement rétrogradée, évincée et remplacée.

  • La rétrogradation comme trahison systémique : Miranda ne rétrograde pas Emily parce qu’elle est incompétente, mais parce qu’elle ne sert plus l’image de puissance requise pour le voyage à Paris. La rétrogradation ici est un acte de consommation humaine : une fois que le système a aspiré toute la substance de l’individu, il le rejette comme un objet usé.
  • Le contraste avec Andy : Si Andy, à un moment, « vole » la place d’Emily, c’est parce que le système exige une loyauté toujours plus malléable. Miranda choisit Andy non pas parce qu’elle est plus performante, mais parce qu’elle est en train de devenir ce que Miranda veut qu’elle soit : une réplique d’elle-même.
  • La punition de l’effort : Le plus pervers est qu’Emily a tout fait pour ne pas être rétrogradée. Elle a cru que sa dévotion la protégerait. Sa chute brutale prouve que dans ce système, la loyauté au « Diable » n’est pas une protection, c’est une servitude. La rétrogradation d’Emily est la preuve ultime que l’autorité n’a aucun respect pour le travail fourni, seulement pour la docilité de l’instant.

Dans le film, le sort réservé à Emily illustre cette dynamique avec une violence froide. Elle qui a tout sacrifié pour le système se retrouve rétrogradée et évincée à la moindre faiblesse, au profit d’Andy. Ce basculement n’est pas une promotion au mérite, c’est une purge interne. Le système n’a aucun respect pour le travail fourni, seulement pour la docilité de l’instant. Pour Andy, le choix de partir à Paris au détriment d’Emily est le moment où elle comprend que pour survivre, elle doit accepter de devenir le bourreau de sa collègue.

Ce mécanisme de punition prend une tournure encore plus sordide dans le récit que nous a confié cette amie rencontrée dans le cadre sportif. Elle a fait l’expérience directe d’une tentative d’effacement total de son travail, elle dit ceci :

« Lorsqu’ils ont compris que mon esprit ne leur serait jamais acquis, ils ont imaginé une vengeance d’une noirceur totale. Pour me punir, ils ont cherché à me déposséder de tout ce que j’avais créé. Ils ont arbitrairement donné mon travail à d’autres, puis se sont arrogé le droit de s’approprier la paternité de mes conceptions.

Leur stratégie était simple : utiliser leurs titres d’apparat et leurs appareils médiatiques pour faire une propagande acharnée, faisant croire à tous que j’étais une simple secrétaire à leur service, alors que j’étais la conceptrice de tout. Ils ont été jusqu’à me comparer publiquement à Anna Delvey, cette usurpatrice qui se faisait passer pour riche, inversant ainsi les rôles : ils ont fait de moi la fraudeuse, alors qu’ils étaient les seuls à pratiquer le vol intellectuel à grande échelle.

Ce fut une épreuve de survie. J’ai été contrainte de ressortir toutes mes archives, chaque preuve, chaque étape de création, pour rétablir les faits et la vérité face à leur machine à broyer. Ils voulaient me rétrograder au rang d’objet interchangeable, un simple exécutant sans idée ni passé, pour mieux justifier le vol de ma production. C’est à cet instant que j’ai compris : la rétrogradation n’était que le paravent de la spoliation. Ils ne cherchaient pas seulement à m’humilier, ils voulaient mon « être » professionnel pour alimenter leur propre vide. »

Le « rétrogradé » qui refuse de se soumettre ne perd pas sa valeur ; il perd seulement son accès aux privilèges d’un système corrompu. L’entreprise de spoliation intellectuelle  ce vol de conception que nous avons évoqué  est l’aveu final que le système est incapable de produire par lui-même. Il a besoin de « voler » l’éclat de l’autre pour masquer son propre vide existentiel.

Le véritable basculement, pour celui qui subit cet acharnement, survient lorsqu’il réalise que sa dignité ne dépend pas de l’échelon qu’il occupe, mais de la vérité qu’il porte. En ressortant ses archives, en rétablissant les faits face à la propagande et en refusant de se laisser définir par les étiquettes infamantes (comme cette comparaison sordide à une usurpatrice), le rétrogradé ne fait pas que se défendre : il reprend possession de son récit.

Il devient le témoin, et non plus la victime. Le système a voulu le ramener à l’ombre, mais en tentant de le briser, il a surtout révélé sa propre nature prédatrice. Pour le rétrogradé, le chemin vers la sortie est désormais pavé de la seule chose qu’on ne peut jamais lui voler : la certitude de ce qu’il a créé et la clarté de ce qu’il a été.

Pour suivre la fin de cette série d’infobulles, nous vous invitons à lire la prochaine :

Info bulle n° 173 : croyances, autorité, réflexivité

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