Info news n° 171  Croyances, autorité, « dénaturé »

Nous poursuivons notre série dédiée aux croyances et à l’autorité. Nous avons souhaité poser comme ressource filmique le « Diable s’habille en Prada » pour contextualiser notre série d’infobulles. Nous avons également proposé la question suivante :  « L’autorité en entreprise repose-t-elle sur la force ou sur nos propres croyances, et en quoi la culture du résultat peut-elle justifier l’aliénation de l’individu ? » Nous suggérons de le traiter en quatre temps : perversité, dénaturé, rétrogradé, réflexivité.

Nous avons évoqué dans la newsletter précédente, la perversité lorsqu’elle provient d’un système bien que celle-ci revête souvent une forme humaine. Dans la présente infonews n° 171 dédiée aux mots : croyances, autorité et « dé naturé », nous souhaitons aborder la question de la transformation du sujet en objet.

Pour commencer, la nature désigne, au sens philosophique et anthropologique, l’essence intrinsèque d’un être, le socle inaltérable de ses propriétés, de ses origines et de sa trajectoire. Elle est ce qui nous relie à notre généalogie, à notre histoire personnelle et à la continuité de notre « moi ». À l’opposé, la dénaturation est une rupture violente, une altération profonde qui arrache l’individu à ce qui le définit pour lui imposer une forme étrangère, une fonction factice, voire une identité de substitution. C’est une spoliation de l’être, le passage de la singularité à la chosification.

Dans le contexte organisationnel, cette dynamique prend un tournant tragique sous l’impulsion d’un manager toxique. L’autorité, qui devrait être une instance de régulation et d’encadrement, se dévoie pour devenir un instrument de prédation. Le manager n’agit plus alors en garant d’un cadre professionnel, mais en usurpateur cherchant à vider le subordonné de sa substance vitale son nom, sa légitimité, son histoire pour les détourner au profit de ses propres objectifs. Il ne s’agit plus de management, mais d’une entreprise de dépossession méthodique.

Ce processus de dénaturation forcée transforme le lieu de travail en un espace d’emprisonnement réel. Le manager toxique impose une allégeance totale, exigeant que le collaborateur cesse d’exister pour lui-même afin de devenir exclusivement ce qui sert ses besoins ou pallie ses propres carences. Cette dynamique de transfert pervers réduit l’individu à un objet interchangeable. La liberté de mouvement et de pensée est confisquée, remplacée par la menace permanente d’une annihilation sociale, symbolique, voire d’un emprisonnement physique en cas de résistance. La dénaturation devient alors l’outil ultime de cette coercition : une personne est dépouillée de sa propre nature pour être contrainte de revêtir le masque d’un auxiliaire servile, au service exclusif de celui qui a orchestré sa dépossession.

Nous avons évoqué dans la newsletter précédente la perversité lorsqu’elle provient d’un système, bien que celle-ci revêt souvent une forme humaine. Ce phénomène éclaire le processus de dénaturation à l’œuvre dans Le Diable s’habille en Prada. Andy, initialement étrangère aux codes du monde de la mode, subit une transformation physique visant à l’intégrer, à la « façonner » au moule de l’excellence. Mais la bascule survient lorsqu’elle accepte de supplanter Emily pour partir à Paris. À cet instant, la transformation dépasse le simple vêtement ou l’allure ; elle touche à son essence même. Lorsque Miranda, avec une lucidité glaciale, lui fait remarquer : « Vous n’êtes pas mieux que moi », elle ne lui fait pas un compliment. Elle lui révèle que la dénaturation a réussi : Andy est devenue son reflet, son égale dans la compromission. C’est précisément cette mise en abyme voir sa propre identité dévorée par celle de son bourreau  qui provoque le choc salutaire. Andy réalise alors qu’elle a été dépouillée de sa nature pour devenir l’instrument d’une autre. Au lieu de s’installer dans cette prison dorée, elle choisit, en partant, de récupérer ce qui lui appartient : son intégrité, son libre-arbitre, et le droit de ne plus jamais être une extension de la volonté d’autrui.

Dans le prolongement de notre réflexion sur la perversité systémique, le témoignage de cette amie rencontrée dans le cadre sportif vient illustrer de manière chirurgicale le mécanisme de la dénaturation. Tout commence par une assignation brutale : alors qu’elle était venue se former pour une mission précise, elle se voit contrainte d’endosser des tâches qui n’ont plus rien de professionnel. On exige d’elle qu’elle s’immisce dans la vie domestique et privée de certains cadres de l’institution, la dépouillant de sa fonction pour la réduire à un rôle de servante.

Pour parachever cette spoliation, le système déploie un arsenal psychologique redoutable : le détournement du sacré. Régulièrement, des versets bibliques lui sont envoyés « Qui s’abaisse sera élevé, qui s’élève sera abaissé » ou encore « L’orgueil précède la chute » dans une parodie de guidance spirituelle. Ces messages, loin d’être des exhortations à la vertu, sont des ordres impérieux de mise à mort symbolique. Sous couvert de religion, ses bourreaux exigent qu’elle renonce à son diplôme, lui intimant l’ordre de « s’abaisser » pour mieux se conformer à l’idée qu’ils se font d’un « messie » sacrifié.

Le plus stupéfiant reste la contradiction flagrante de ces managers. Ils n’avaient aucune objection à ce qu’elle travaille sans financement, ni à ce qu’elle assume  la charge de ses enfants tout en surmontant des obstacles créés de toutes pièces pour l’entraver. L’abnégation, elle l’a prouvée chaque jour. Mais ce qu’ils ne pouvaient tolérer, c’était l’existence même de ce diplôme, symbole d’une élévation qu’ils jugent illégitime. Cette ignorance crasse de la réalité des parcours migratoires et de l’expatriation des diplômés, contraints de quitter certains pays pour faire reconnaître leur valeur, révèle la véritable nature de leur machination. En réalité, ils ne cherchaient pas à la faire travailler, mais à la dénaturer : il s’agissait de la briser pour qu’elle corresponde enfin à l’idée étroite, raciste et préconçue qu’ils se faisaient de sa couleur de peau et de la place qu’elle « devait » occuper.

En définitive, ce que ce récit révèle avec une cruauté limpide, c’est que la dénaturation est une arme de spoliation totale : lorsqu’un système ne peut supporter l’éclat de ce qu’un individu est devenu par son mérite, il ne lui reste plus qu’à tenter de le dénaturer pour le ramener, par la force de la contrainte et du simulacre, à la condition étroite et asservie où il avait, par préjugé, décidé de l’enfermer.

Pour la suite de ces infobulles, nous vous invitons à lire la prochaine :

Infobulle n° 172 : croyances, autorités, rétrogradé

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