Info news n° 173  Croyances, autorité, réflexivité

Nous finissons la série débutée en n° 169 autour des mots clés : croyances, autorités, culture.

Nous avons pris comme appui la ressource cinématographique « le Diable s’habille en Prada » ainsi que de l’ouvrage qui porte le même titre. Nous en avons tiré la question suivante : » l’autorité en entreprise repose-t-elle sur la force ou sur nos propres croyances, et en quoi la culture du résultat peut-elle justifier l’aliénation de l’individu ? Cela nous a permis d’explorer les questions liées à la perversité, à la dénaturation ainsi qu’à  la rétrogradation.

Pour clore cette série, nous souhaitons aborder dans la présente infonews n° 173 les mots suivants : croyances, autorité, réflexivité.

Pour ce faire, nous allons nous focaliser sur l’ouvrage « Vengeance en Prada » du même auteur paru en 2013. Ainsi L. Weisberger orchestre une confrontation entre le passé et le présent. Pour résumer :  

Dix ans après son départ de Runway, Andrea Sachs a réussi à construire sa propre voie : co-fondatrice du magazine The Plume, elle semble enfin libérée de l’emprise de Miranda Priestly. Pourtant, le second opus de Lauren Weisberger révèle que le système n’a jamais réellement lâché prise. Lorsque les deux femmes se retrouvent, Miranda lance une offensive d’une perversité absolue, ne se limitant plus au champ professionnel.

Cherchant à annihiler tout ce qu’Andrea a bâti en dehors de son influence, elle s’attaque frontalement à son mariage et à sa stabilité personnelle. Miranda veut démontrer qu’Andrea, sans son adoubement, est vouée à l’échec et à la solitude. Cette manœuvre est une tentative de projection : incapable de supporter qu’une autre vie soit possible, Miranda tente de détruire le socle privé d’Andrea pour la forcer à revivre son aliénation passée.

Ce second tome ne traite plus seulement d’une lutte de pouvoir, mais d’une confrontation avec les traumatismes intériorisés. Il place Andrea face à un choix crucial : succomber à nouveau à la peur, ou faire preuve de cette réflexivité qui permet de comprendre que l’acharnement du prédateur est l’aveu ultime de son propre vide. Andrea doit alors déconstruire les réflexes de survie qu’elle a adoptés, pour redevenir, enfin, l’unique auteure de son existence.

Finalement, Andrea parvient à briser le cycle. En quittant définitivement le conglomérat, elle arrache son indépendance des griffes du prédateur. Malgré les tentatives de sabotage, elle maintient ses engagements personnels, se marie et devient mère, prouvant ainsi que l’autorité du « Diable » n’a aucune prise sur une vie bâtie en dehors de ses murs.

Pourquoi les prédateurs, à l’image de Miranda Priestly, cherchent-ils systématiquement à corrompre la vie privée de leurs subordonnés alors que, paradoxalement, leurs propres existences  souvent marquées par une solitude glaciale n’attirent personne ?

La réflexivité cette capacité à prendre du recul sur nos traumatismes  nous révèle le mécanisme : le prédateur cherche à coloniser par le vide.

  • La jalousie du vivant : Pour le prédateur, le mariage, la maternité ou les projets personnels sont une richesse qu’il ne possède pas. Ayant sacrifié son humanité pour le pouvoir, il lui est insupportable de voir l’autre cultiver une identité qui ne lui doit rien. L’attaque contre le privé est une punition : « Si je suis seul au sommet, tu n’as pas le droit d’être heureux dans ton jardin. »
  • Le besoin d’annihilation : Le système comprend que pour soumettre un esprit, il doit détruire ses fondations. Il tente de défaire les liens affectifs pour isoler la cible et la rendre dépendante de l’organisation. En brisant le privé, il tente de transformer une personne entière en une simple « pièce détachée ».
  • Le miroir inversé : La réflexivité nous enseigne que l’acharnement du prédateur contre votre vie privée n’est pas la preuve de votre faiblesse, mais celle de votre altérité. Vous êtes une menace précisément parce que vous avez réussi à maintenir une vie qui n’est pas « à vendre ».

Le système ne se contente plus de diriger une activité ; il tente de transformer l’individu en un sujet entièrement dévoué à sa structure. Par une pression constante, il cherche à effacer les frontières entre la sphère professionnelle et la vie intime, imposant ses codes comme les seuls valables. En colonisant ainsi l’espace privé, il vise à faire de l’autre une extension de sa propre volonté, dont chaque action, même hors du bureau, est pesée à l’aune de ses attentes. Ce processus vise à aliéner la liberté de l’individu pour en faire un instrument malléable au service du pouvoir.

En agissant ainsi, le prédateur s’arroge des prérogatives qui dépassent largement le cadre du contrat de travail : il s’arroge des droits divins sur l’existence d’autrui. Il passe de l’évaluation légitime d’une compétence technique au droit exorbitant de dicter quelle vie une personne doit mener. C’est le basculement vers une forme de totalitarisme relationnel où le prédateur décrète ce qui est bon, légitime ou moral pour son subordonné, jugeant même ses choix affectifs, ses engagements personnels ou ses aspirations intimes.

Ce glissement est, en essence, le mal absolu. En s’immisçant dans l’âme et dans les fondations d’une vie, le prédateur ne cherche plus seulement à obtenir un rendement, mais à annihiler l’altérité de l’autre. Il refuse à l’individu le droit à l’autodétermination, faisant de son influence une emprise totale qui nie l’humanité de sa victime. C’est ici que la réflexivité devient vitale : elle est l’outil nécessaire pour identifier cette sacrilège intrusion, nommer ce droit divin usurpé, et restaurer la frontière sacrée entre notre vie et le pouvoir qui tente, par tous les moyens, de nous assujettir.

Face à cette tentative d’assujettissement, la réflexivité s’impose comme l’unique rempart. Elle n’est pas qu’une simple pensée ; elle est l’acte de reprise de souveraineté par lequel l’individu, par une distanciation radicale, décide de ne plus être le sujet du prédateur. C’est en créant une distance physique et psychique infranchissable, en érigeant une forteresse intérieure imprenable qu’il faudra franchir en la supprimant  et en refusant que le regard du bourreau n’atteigne plus sa vie privée, que l’individu rend le système impuissant. Là où le prédateur exigeait une présence totale pour asseoir son autorité divine, l’acte réflexif oppose une absence irréductible : celle d’une vie qui, désormais, se déploie loin de toute emprise.

Pour finir avec le témoignage de ma copine de marche sportive, le système ne s’est pas arrêté à ma personne.

« Pour me spolier de mon travail, les prédateurs s’en sont pris à ce que j’ai de plus sacré : mes enfants. Alors qu’ils étaient encore mineurs, ils ont orchestré un chantage ignoble, menaçant l’avenir scolaire du plus jeune et les études supérieures de l’autre, tout cela pour m’extorquer les droits sur mes travaux. Ils ont tenté de transformer mes enfants en leviers de pression, exigeant que je cède mon intégrité intellectuelle pour garantir leur avenir. Par ce biais, ils ont essayé de fragiliser une union avec mon mari de 23 ans disant que nous avions fait un mariage blanc.  C’est là que le système montre son vrai visage : le mal absolu ne se contente plus de vous détruire, il utilise votre amour pour vos enfants ou votre couple  comme une arme contre vous. »

En somme, la vraie victoire ne réside jamais dans la riposte ou l’imitation des méthodes du système. Elle s’obtient en refusant de se venger, en s’affranchissant définitivement du regard du « Diable » et en cultivant, avec une exigence absolue, son authenticité. C’est dans cette intégrité retrouvée que le pouvoir du prédateur s’évapore, incapable de survivre face à une existence qu’il ne peut ni posséder, ni corrompre, ni définir.

Nous proposons une conclusion dans la prochaine infobulle :

Info bulle n° 174 : croyances, autorité, connaissance

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