
Nous poursuivons la série entamée dans la newsletter précédente n° 169 consacrés aux mots clés : croyances autorité et perversité. Nous avons souhaité nous appuyer sur la production littéraire puis cinématographique « le Diable s’habille en Prada ». Nous avons également proposé de traiter la question suivante : « L’autorité en entreprise repose-t-elle sur la force ou sur nos propres croyances, et en quoi la culture du résultat peut-elle justifier l’aliénation de l’individu ? ». Pour la traiter, nous avons décidé d’explorer les contours : de la perversité, du dénaturé, du rétrogradé et de la réflexivité.
La perversité organisationnelle n’est pas une simple déviance managériale ; elle est un système qui instrumentalise nos croyances les plus nobles pour masquer un abus d’autorité. Elle prend racine là où l’entreprise, sous couvert d’une culture de l’excellence, parvient à faire croire au collaborateur que son salut professionnel et existentiel dépend exclusivement de sa soumission au chef.
Cette perversité transforme l’autorité en une puissance galvaudée : elle ne cherche plus la compétence technique, mais une emprise totale sur la vie de l’autre. Le piège est insidieux.
Au départ, le collaborateur adhère aux valeurs de l’organisation la quête du Beau ou du résultat mais cette adhésion devient le levier de sa propre aliénation. Par une peur habilement distillée, le chef force une « inclination intérieure » chez le subordonné : celui-ci finit par intégrer la volonté d’autrui comme étant la sienne.
Ce n’est plus une relation de travail, mais une invasion perverse. En banalisant l’intrusion dans la sphère privée, le système donne au supérieur un droit de vie ou de mort symbolique, où le travail devient le prétexte d’une aversion profonde pour l’individu. L’autorité, ici, ne repose pas sur la force légitime, mais sur la manipulation des croyances du collaborateur, transformant sa dévotion en une servitude volontaire face à un pouvoir qui, en réalité, ne vise qu’à satisfaire sa propre toute-puissance.
Dans le livre de Lauren Weisberger, la perversité de Miranda Priestly est vécue comme une violence brute, sans filtre. Le récit insiste sur l’abjection du traitement infligé à Andrea, soulignant une forme d’humiliation constante qui finit par briser physiquement l’héroïne. La perversité y est frontale, presque chirurgicale dans sa cruauté.
À l’inverse, l’adaptation cinématographique de David Frankel offre une nuance essentielle : le film « enrobe » cette perversité dans une esthétique de la nécessité. Miranda y est présentée non pas comme une simple tyran, mais comme une prêtresse dont la sévérité est présentée comme le prix à payer pour l’excellence.
Là où le livre dénonce une tyrannie, le film suggère une forme d’élection : le subordonné est « élu » pour souffrir, transformant la perversité en un rite d’initiation quasi mystique. Cette différence est capitale : elle montre comment la culture d’entreprise peut, par le simple jeu du cadrage médiatique et esthétique, rendre acceptable l’inacceptable et justifier l’aliénation au nom de la réussite.
Cette perversité prend une forme particulièrement insidieuse parce qu’elle prospère sur la vulnérabilité initiale du sujet en cours de « brisement » : son admiration profonde pour le lieu, la marque ou l’aura de l’entreprise. Tout le pouvoir de ces pervers en entreprise vient de là, d’une croyance de la victime supposée. En vénérant l’endroit où elle se trouve, le collaborateur confère au système et par extension à son bourreau une légitimité quasi sacrée. Il accepte l’aliénation parce qu’il croit à la supériorité de l’institution. Le chef, conscient de cette dévotion, transforme alors cette aspiration légitime en un levier d’emprise totale.
Ce film nous fait étrangement penser au récit glaçant fait par une copine de sport, de marche qui a vécu une expérience sordide avec l’un de ses managers.
« Cette manager, voulant à tout prix briser sa collaboratrice qu’elle considérait comme inférieure, a choisi de s’en prendre à ses enfants par le biais de l’institution nationale. À travers la diffusion de fausses informations, elle a quasiment forcé la personne à lui céder les droits de la propriété intellectuelle de son travail, sous la menace de faire échouer ses enfants à leurs examens, de faire orienter son benjamin et de faire en sorte que les formations universitaires refusent son aîné. Nous ne savons quelles informations elle a pu faire passer, mais elles devaient être terribles. Allant encore plus loin, ils ont essayé de faire passer comme mot d’ordre qu’elle était une « sorcière », une pratiquante des sciences occultes, car sa couleur de peau et ses origines la situant dans des régions associées au vaudou lui conféraient automatiquement, selon eux, une identité digne d’être brisée, spoliée et maltraitée, y compris publiquement, pensant ainsi « rendre service à la communauté ».
Cette copine de sport, qui avait été attachée très tôt à des croyances autres recevant une instruction spirituelle occidentale bien avant le catéchisme lors de la visite de missionnaires durant son enfance n’a pu que tomber de très haut lorsqu’elle s’est rendue compte de la profondeur et de la perversité de ce système ».
Pour connaitre la suite du récit de cette personne, nous vous invitons à lire l’info bulle à venir :
Info bulle n° 171 Croyances, autorité, dénaturé