
Nous débutons cette nouvelle semaine avec une nouvelle série de newsletters dédiée aux mots clés suivants : croyances, autorité, culture. Nous souhaitons pour cela poser un cadre tiré d’une production audiovisuelle comme nous le faisons habituellement : le diable s’habille en Prada. En anglais « The Devil wears Prada ».
Cette œuvre nous plonge au cœur d’une tension fondamentale : celle entre la culture de l’excellence, qui sert de paravent à une autorité absolue, et les croyances personnelles auxquelles l’individu tente de se raccrocher pour ne pas se perdre. Que ce soit dans la version littéraire sans concession de Lauren Weisberger parue en 2003 que nous avons lu, ou dans l’adaptation cinématographique plus nuancée de David Frankel sorti en 2006 que nous avons également visionné, le récit interroge le prix de la soumission volontaire à un système qui exige de nous une transformation totale.
Pour faire un clin d’œil aux épreuves de philosophie de terminale générale et technologique auxquelles a pris part mon fils ainé qui ont eu lieu ce matin, si je devais poser une question tirée de cette production, je dirais : « L’autorité en entreprise repose-t-elle sur la force ou sur nos propres croyances, et en quoi la culture du résultat peut-elle justifier l’aliénation de l’individu ?
Pour commencer, les croyances ne sont pas de simples opinions individuelles ; elles forment le socle sur lequel une société se construit. D’un point de vue anthropologique, elles sont indissociables de la culture, définie comme l’ensemble des manières de penser, d’agir et de sentir héritées et partagées par un groupe. Ce que nous percevons souvent comme « naturel » (nos valeurs, nos évidences) est en réalité le fruit d’une construction culturelle. Les croyances agissent comme des lunettes : elles filtrent notre perception du réel et légitiment nos comportements, transformant des particularités acquises en certitudes vécues.
Ensuite, cette dynamique se transpose dans le monde professionnel via la culture d’entreprise. Loin d’être neutre, celle-ci constitue un système de croyances partagées qui définit ce qui est « acceptable », « performant » ou « légitime ». Elle crée une réalité interne où le collaborateur intériorise des normes de pensée et de conduite. Lorsque cette culture est poussée à l’extrême (comme chez Runway), elle devient une force aliénante : elle finit par dicter non seulement ce que l’individu doit faire, mais ce qu’il doit croire être juste pour sa propre survie.
Puis l’autorité ne doit pas être confondue avec la force brute ou la simple contrainte physique. Philosophiquement, elle est une construction culturelle qui repose sur la reconnaissance et le consentement, même tacite. Exercer l’autorité, c’est posséder « l’ascendant » sur les autres au sein d’un ordre symbolique donné. Dans le milieu de l’entreprise, cette autorité est intrinsèquement liée à la culture : le chef ne tire pas son pouvoir seulement de son statut hiérarchique, mais de sa capacité à incarner les valeurs et les croyances du système. L’autorité est donc un exercice culturel où la docilité des subordonnés est obtenue par la mise en scène de la compétence, du prestige ou de la peur.
Le travail, dans les secteurs d’excellence tels que le luxe, la recherche ou le sport de haut niveau, ne se réduit jamais à une simple exécution technique : il exige une adhésion totale. L’idéaliste qui s’y engage y entre avec un socle de croyances qu’il s’agisse de la quête du Beau, de la vérité scientifique ou du dépassement de soi. Or, la culture de ces milieux impose souvent une phase de « broyage » : pour transformer l’idéalisme en pure performance, l’institution cherche à briser les résistances individuelles pour mieux sculpter l’élément productif. Dans ce contexte, l’autorité n’est pas qu’une gestion hiérarchique, c’est une force culturelle qui tente de coloniser l’intime. Pourtant, cette alchimie se retourne contre le système lorsque l’autorité est exercée par des personnalités prédatrices, L’idéaliste, loin d’être faible, devient vulnérable par son excès de don de soi. Lorsque cette dévotion est instrumentalisée par un chef sans scrupules au profit d’un cynisme stérile, le conflit est inévitable : le départ de l’individu n’est alors pas un échec, mais une réaction immunitaire nécessaire pour sauvegarder sa propre intégrité face à une vocation dévoyée.
Pour traiter la question posée en début de newsletter : l’autorité en entreprise repose-t-elle sur la force ou sur nos propres croyances, et en quoi la culture du résultat peut-elle justifier l’aliénation de l’individu ?
Nous traiterons des thèmes sous forme de mots clés suivants :
- Croyances, autorité, perversité
- Croyances, autorité, dénaturé
- Croyances, autorités, rétrogradé
- Croyances, autorités, réflexivité
Afin de garder notre coutume de personnalisation des infobulles, nous finissons chacune d’elles par un témoignage personnel sous forme de récits.