
Nous poursuivons la série de newsletters entamée ne n° 163 concernant les asymétries engendrant la servitude créant par la même occasion un pouvoir artificiel et illusoire à ceux qui en jouissent lorsqu’ils sont en situation de contrôle absolu sans organes de contrepouvoir.
Nous dédions la présente infonews n° 164 aux mots clés suivants : asymétries, servitudes, monde.
Comme nous l’avons posé précédemment, la servitude n’est jamais le fruit du hasard ; elle est l’aboutissement d’asymétries laissées sans contrepoids : asymétrie d’information, de ressources, de lois, et symbolique. Parmi elles, il en est une, plus insidieuse, qui touche au cœur même de l’individu : l’asymétrie d’estime de soi. Cette forme de pouvoir consiste à fragiliser le sujet en lui retirant toute valeur intrinsèque. En lui faisant douter de ses propres capacités, de son histoire et de son utilité, le système le rend psychologiquement perméable à la domination.
Le dominé, persuadé qu’il est incapable par nature ou par défaut d’éducation, finit par consentir à sa propre infériorisation. Le dominant, à l’inverse, construit sa puissance sur cette dévalorisation systématique, transformant le doute du subordonné en une prison intérieure dont il est le seul à posséder les clés.
Cette asymétrie d’estime de soi devient redoutable lorsqu’elle s’appuie sur la « servitude de sang ». Qu’il s’agisse des systèmes de castes ancestraux, des hiérarchies figées dans certaines catégories socio-professionnelles ou des trajectoires des travailleurs migrants, le mécanisme reste identique : l’autre est enfermé dans une assignation irréversible.
Pour justifier cette mise en servitude, le dominant déploie une narration puissante : l’étranger, le « non-initié » ou l’appartenant à une caste jugée inférieure est intrinsèquement « mauvais », dangereux ou incapable, simplement parce qu’il est différent.
Ce processus de stigmatisation réactive les mécanismes les plus sombres de notre histoire. Tout comme la traite négrière s’est légitimée en niant l’humanité de l’autre pour mieux l’exploiter, nos systèmes modernes utilisent cette différence comme une preuve de subordination naturelle. En comparant les étrangers, les travailleurs précaires ou les classes déclassées aux esclaves d’hier, nous voyons que le discours n’a pas changé : il s’agit toujours de présenter la différence comme une tare pour transformer l’humain en un outil taillable et corvéable.
La servitude de sang ne se transmet plus seulement par la généalogie, mais par une narration sociale qui, par la théâtralisation de la supériorité, maintient les uns dans le rôle du « Dieu »-manager et les autres dans celui du « paria » nécessaire au fonctionnement du système.
La servitude de sang ne relève pas du passé ; elle est une architecture vivante qui, partout dans le monde, transforme la différence en une condamnation à l’obéissance. En Afrique de l’Ouest, au sein de certaines sociétés marquées par des systèmes de castes, la distinction entre les lignages libres et ceux désignés comme « esclaves » demeure une ligne de fracture indélébile, où le statut social est une assignation biologique que nul talent ne peut effacer.
Cette logique de sujétion absolue se retrouve, sous d’autres formes, dans des régimes totalitaires comme la Corée du Nord ou dans certaines régions de Birmanie, où l’État crée des hiérarchies de citoyenneté basées sur l’origine, le « sang » ou la loyauté lignagère, transformant des populations entières en parias dont l’existence n’est tolérée que pour servir la machine étatique.
Cette asymétrie s’infiltre également dans les espaces les plus privés de notre modernité par le travail domestique non rémunéré ou ultra-précarisé, souvent réservé à des populations migrantes ou perçues comme « autres ». Ici, la narration du dominant est subtile mais dévastatrice : en naturalisant la place de ces travailleurs au bas de l’échelle par une prétendue « nature » docile ou une incapacité à accéder à une autre sphère le système verrouille leur destin.
Que ce soit par le poids des traditions ancestrales, la coercition étatique ou l’exploitation de l’ombre, le mécanisme est identique : on décrète que l’autre, par son essence ou son origine, n’appartient pas à la même humanité que le maître. En le qualifiant de « mauvais » ou d’inférieur, on justifie sa mise en servitude, faisant de sa différence le socle sur lequel le dominant assoit son pouvoir et sa propre légitimité.
Pour faire un lien avec la ressource filmique que nous avons choisi pour cette série « le loup de wall street », nous pouvons dire que Jordan Belfort bâtit une contre-société en recrutant les « rebuts » que le monde a exclus. En offrant une place à ces êtres désespérés, il se mue en dieu providentiel de leur propre caste artificielle.
Il les soude par le mépris d’une société qui ne les a pas voulus, transformant leur exclusion en un sentiment de supériorité. Cette servitude est absolue : ils lui doivent leur identité et leur survie. Belfort enferme ainsi ces exclus dans une mise en scène où le mal devient la preuve de leur élite, tout en devenant lui-même le captif de ce système qu’il a bâti pour les dominer.
Au sein d’un système familial complexe, où se mêlent héritages communistes, traditions musulmanes et catholiques, ou encore racines Ewé et Yoruba, l’entente a longtemps été cordiale. Pourtant, le vernis a fini par craquer. Lorsqu’un individu, entrepreneur endetté, s’est vu proposer par son créancier un deal pour éponger ses dettes, le pire a été acté : il fallait annihiler la vie sociale d’une des membres du groupe. Ceux influencés par le dogme communiste ont accepté ce pacte. Ils ont mis au point un plan méthodique pour déposséder cette personne de son travail intellectuel et la réduire à l’état de servante.
Le créancier, gourou charismatique à la tête d’un groupe d’étrangers, savait trouver les mots pour convaincre ces êtres désespérés. Ils se sont laissés endormir par son pouvoir de persuasion, tombant dans le crime en pensant que leur acte resterait invisible, enfoui dans le silence. En acceptant ce deal, quelle forme de servitude ont-ils réellement embrassée ?
En troquant leur intégrité contre l’effacement de leur dette, ne sont-ils pas devenus, plus encore que leur victime, les véritables prisonniers d’un système qui exige désormais leur soumission totale ? Aujourd’hui, nous nous interrogeons : avaient-ils perdu toute estime d’eux-mêmes pour en arriver là ? Quelle haine peut justifier de telles opérations, si ce n’est celle qui finit par détruire l’âme elle-même ?
Pour connaitre la suite de ce témoignage, nous vous invitons à lire la newsletter suivante :
Info news n° 165 : Asymétries, servitudes, genre