
Nous poursuivons notre série de news qui parle de culture régionale et de gouvernance. Après avoir traité de la professionnalisation et de la transmission de haute intensité dans le numéro précédent, nous abordons à présent un concept corollaire mais profondément destructeur : la loisirisation.
Nous définissons ce mot sous un angle innovant, loin des théories classiques du divertissement : la loisirisation est une stratégie de gouvernance offensive et malveillante par laquelle une structure dominante tente de vider une trajectoire autonome de sa substance intellectuelle, technique et économique, afin de la séquestrer. Ce n’est pas une simple dévaluation passive ; c’est un processus actif d’ingérence non sollicitée où le système infiltre les réseaux d’un acteur pour saboter ses opportunités extérieures, le forcer à l’inactivité et fabriquer des carences imaginaires, l’obligeant ainsi à rester captif de la cage administrative qu’on lui a construite.
Pour ce faire, notre réflexion s’articule autour des mots-clés suivants : culture régionale, gouvernance, loisirisation.
Pour comprendre la portée de cette définition, nous évoquons directement le livre et le film culte « Racines » (Roots) ainsi que les méthodes des faussaires institutionnels qui s’acharnent sur notre amie évoquée depuis le début de cette série.
Dans Racines, le système de la plantation n’évalue pas l’excellence professionnelle des captifs (comme les maîtres forgerons ou les experts en élevage) pour la valoriser ; il la confine, la surveille et la punit si elle tente de s’affranchir. Ce qui rend le contremaître fou de rage, ce n’est pas une prétendue incompétence de l’artisan, c’est sa volonté d’utiliser son savoir pour s’émanciper, vivre sa vie d’homme libre et travailler hors des frontières de la plantation.
Cette méthode de destruction par l’ingérence et le verrouillage fait directement écho aux dynamiques macro-politiques que nous dénonçons chez les idéologues de ce siècle. Les faux prophètes identitaires tentent d’enfermer les cultures régionales africaines dans une « loisirisation » purement folklorique, mémorielle et nostalgique, coupée des réalités du marché et de l’action économique. Ils ne créent rien, mais tentent de s’emparer du dynamisme des acteurs du terrain pour les maintenir dans une dépendance artificielle et bloquer l’accès aux réseaux d’échange pragmatiques. Dans tous les cas, le système corrompu a peur de l’autonomie, de la liberté et de l’intelligence situationnelle.
La réalité du corridor ouest-africain démontre exactement le contraire : la culture y est un outil de gouvernance et d’action pragmatique, et non un loisir.
Au Sénégal : Les réseaux marchands de la confrérie Mouride ne reposent pas sur du folklore, mais sur une ingénierie logistique internationale et une solidarité de place d’une efficacité redoutable. Réduire ce modèle à une simple « tradition religieuse » est une tentative de loisirisation qui occulte sa puissance capitaliste et organisationnelle.
En Côte d’Ivoire : Les systèmes de mutualisation du crédit informel et de gestion des gares routières à Abidjan exigent des compétences de régulation et de négociation de haute intensité. L’œil technocratique extérieur n’y voit souvent que de la « débrouille » ou de l’animation urbaine, loisirisant ainsi une véritable science de la logistique populaire.
Au Bénin : Les circuits d’approvisionnement transfrontaliers et la gestion des connaissances liés aux marchés de gros (comme à Dantokpa) relèvent du pur Knowledge Management. C’est une structure économique complexe, et non une curiosité touristique.
Au Ghana : Le système de gouvernance et de distribution des reines des marchés (Market Queens) dans les grands centres de Kumasi ou d’Accra régule les prix, arbitre les conflits et gère l’approvisionnement de denrées hautement périssables à l’échelle nationale. Traiter cette organisation matricielle de simple « coutume locale » ou d’artisanat traditionnel relève de la loisirisation pure et simple.
Au Nigeria : L’écosystème d’apprentissage de secours mutuel et de transmission technique d’Igba-Boi (en pays Igbo) forme des milliers d’entrepreneurs à des compétences de gestion de stock, de crédit-bail et de pénétration de marché sans aucune infrastructure étatique. Les observateurs occidentaux le qualifient souvent de « secteur informel pittoresque », occultant l’ingénierie cognitive de cette business school à ciel ouvert.
Au Mali : Le système de gestion et d’entretien des architectures en terre ou des réseaux de transport fluviaux sur le Niger par les corporations de métiers (comme les maçons Bozo ou Somono) repose sur des chartes orales de partage des ressources d’une précision juridique absolue. Le réduire à du patrimoine culturel immatériel à photographier vide ces savoirs de leur portée politique et écologique réelle.
Au cœur de cet espace, le Togo offre une illustration méthodologique majeure à travers ses institutions traditionnelles, telles que les luttes Evala en pays Kabyè ou les structures de gouvernance des Nana Benz. Loin d’être de simples spectacles saisonniers pour observateurs extérieurs, ces rites et ces réseaux sont des matrices de sélection des élites, de validation des compétences relationnelles et de codification de la confiance.
Le système togolais démontre que l’ancrage culturel n’est pas un passe-temps : c’est la structure interne qui forge l’aptitude à la négociation transfrontalière. Prétendre que ces mécanismes relèvent du simple domaine du loisir ou du patrimoine passif est une erreur de gouvernance majeure. C’est le propre de la loisirisation macro-politique : le système dominant a peur de l’autonomie et de l’intelligence situationnelle des acteurs ouest-africains, alors il tente de reléguer leurs savoir-faire au rang de folklore inoffensif.
De la même manière que ces bureaucrates s’infiltrent dans le réseau d’une femme libre pour l’empêcher de partir travailler ailleurs et préfèrent l’assujettir, paralyser sa production et la maintenir dans une dépendance artificielle, les faux prophètes transafricains identitaires de ce siècle tentent d’enfermer les cultures régionales africaines dans une « loisirisation » purement folklorique, mémorielle et nostalgique, coupée des réalités du marché et de l’action économique.
Dans les deux cas, le système corrompu a peur de l’autonomie, de la liberté et de l’intelligence situationnelle.
Mais à l’image de la tortue, la structure interne de ceux qui maîtrisent le lien réel entre le concept, l’activité et l’action reste debout On ne traque pas avec autant d’acharnement, ni ne cherche à assujettir au lieu de laisser partir, quelqu’un que l’on prétend juger insignifiant : ce blocage de réseau et ces fables administratives ne sont pas un signe de force, mais l’aveu de la terreur de l’institution face à une trajectoire respectable qu’elle ne peut ni voler, ni feindre, ni assujettir.
Nous proposons une courte conclusion à cette série dans l’info bulle à suivre :
Info bulle n° 162 : Culture régionale, gouvernance, évaluation de compétences