
Nous poursuivons notre série de news qui parle de culture régionale et de gouvernance. Nous avons déjà traité les news portant sur la négociation et la socialisation. Nous allons à présent tenter de parler de professionnalisation.
Pour ce faire, notre réflexion s’articule autour des mots-clés suivants : culture régionale, gouvernance, professionnalisation.
Pour comprendre comment on devient un professionnel dans cet espace, il faut d’abord définir ce qu’est la socialisation et l’importance des racines en Afrique de l’Ouest. Elle ne se résume pas à l’apprentissage passif de normes sociales. C’est un processus endogène, global et continu par lequel l’individu plonge ses racines dans un système de valeurs fondé sur la primauté du collectif, le respect des aînés, la sacralisation de la parole donnée et l’ancrage communautaire.
Ces racines s’estiment et se consolident historiquement à travers des structures bien précises : le système patronymique, la conscience des lignages et les rites de passage initiatiques (comme les luttes Evala en pays Kabyè au Togo). Nous avons déjà analysé dans nos précédents numéros comment cette matrice culturelle forge des compétences aiguës en matière de négociation : une capacité à naviguer dans l’oralité, à décoder les non-dits, à gérer les conflits par la médiation et à établir des alliances solides.
Cependant, avoir des racines profondes ne fige pas l’individu dans son clan d’origine. Au contraire, c’est la solidité de cet ancrage qui lui donne la structure et les codes relationnels nécessaires pour s’ouvrir aux autres en toute sécurité cognitive.
Le grand défi de la professionnalisation contemporaine est de montrer que nous savons nous rassembler au niveau des métiers en brisant un peu plus les barrières. L’intégration africaine ne se fait pas en vase clos, elle se déploie par la capacité à travailler, à échanger et à s’allier avec d’autres ethnies, d’autres clans et d’autres peuples.
Dans le corridor ouest-africain, les marchés, les réseaux de transport et les filières artisanales ou agricoles sont des espaces profondément cosmopolites. Un commerçant togolais collabore au quotidien avec un logisticien nigérian (yoruba ou ibo), un grossiste béninois (fon) ou un acheteur sénégalais (wolof). L’activité professionnelle agit ici comme un puissant désinfectant des replis identitaires : sur le terrain de l’action économique, ce n’est pas le sang ou l’ethnie qui valide le partenariat, c’est l’utilité mutuelle, la compétence et la fiabilité.
C’est précisément au cœur de ce brassage que se révèle la dimension intellectuelle de la transmission de savoirs. Nous affirmons que la transmission est un exercice intellectuel de haute intensité dès lors qu’elle implique deux personnes n’ayant pas les mêmes origines culturelles.
Lorsque la transmission se fait de mère en fille ou de père en fils au sein du même clan, elle s’appuie sur des évidences partagées, une même langue maternelle et des codes implicites. En revanche, lorsque le transfert de compétences traverse les barrières ethniques ou nationales (par exemple, un maître d’apprentissage d’une ethnie transmettant son art ou ses réseaux à un jeune d’un autre peuple), le processus exige un effort cognitif supérieur :
L’effort de traduction et de conceptualisation : Le formateur ne peut plus se reposer sur le non-dit familial. Il doit intellectualiser son propre savoir-faire, le détacher de ses référents mythologiques locaux pour le rendre universellement compréhensible et opérationnel pour l’autre.
La construction d’un langage professionnel commun : Les deux acteurs doivent bâtir une passerelle intellectuelle au-dessus de leurs différences culturelles. Ils codifient un jargon technique, des règles de calcul mental hybrides et des critères de validation du travail qui dépassent leurs frontières d’origine.
L’ingénierie de la confiance transfrontalière : Transmettre ses secrets de fabrication, ses circuits d’approvisionnement (comme au Nigeria ou au Bénin) ou sa clientèle à une personne d’une autre ethnie demande une modélisation rigoureuse des mécanismes de contrôle et de réciprocité. C’est de la pure gouvernance des connaissances (Knowledge Management).
L’objectif final de toute cette démarche est de montrer à l’Afrique comment lutter contre les tentations de repli sur soi portées par les idéologues de ce siècle. Ces courants idéologiques modernes cherchent à rassembler les Africains sur une base purement identitaire, théorique ou nostalgique qui tend à figer les troupes dans une essence immuable.
La réalité du terrain montre le chemin inverse : l’Afrique est déjà unie par l’intelligence universelle de ses métiers et la convergence de ses activités professionnelles. Ce corridor ouest-africain ne tient pas par des discours idéologiques, mais par des flux de compétences, des apprentissages interethniques et des réseaux professionnels pragmatiques qui brisent les barrières coloniales et claniques. La professionnalisation par les pairs crée des ponts intellectuels là où l’idéologie identitaire crée des murs.
Ceux qui tentent de réduire ces trajectoires à du formalisme de façade, ou qui s’imagine pouvoir s’emparer du travail d’autrui par des manœuvres frauduleuses, passent à côté de l’essentiel : on ne peut ni voler ni feindre l’intelligence situationnelle d’une trajectoire construite pas à pas. À l’image de la tortue, cette professionnalisation ouverte, interculturelle et ancrée dans la régionalisation possède une structure interne indestructible, car elle repose sur la maîtrise réelle du lien entre le concept, l’activité et l’action.
En matière de professionnalisation, le livre et le film culte « Racines » (Roots) offrent une leçon méthodologique majeure. L’œuvre ne raconte pas seulement l’histoire d’une survie familiale ; elle retrace la transmission clandestine d’une excellence professionnelle (comme le métier de maître forgeron transmis de génération en génération). En l’absence totale de manuels techniques et d’écoles formelles qui leur étaient interdits, ces artisans ont dû développer une ingénierie de l’apprentissage par les pairs d’une précision absolue pour transférer la maîtrise du geste et la gestion des ressources par la seule force de l’oralité.
Pour continuer avec le témoignage de notre amie évoquée depuis le début de la série de newsletters consacrée à la gouvernance de la culture régionale, les personnes qui se sont attaquées à elle, ont continué leur basse besogne en s’attaquant aussi à ses enfants.
Ainsi, pour protéger le mythe fabriqué de leur supériorité, les structures officielles utilisent un outil redoutable : la professionnalisation forcée via l’orientation et la criminalisation opportuniste. Pour son fils aîné, le mécanisme des faussaires institutionnels s’articule exactement comme celui des contremaîtres de plantation :
L’orientation comme outil de relégation professionnelle : Plutôt que de reconnaître les aptitudes intellectuelles et le potentiel d’un jeune, l’institution cherche coûte que coûte à l’enfermer dans des filières d’exécution ou de relégation. C’est une tentative de « professionnalisation forcée » qui ne vise pas à valoriser une compétence, mais à assigner une place subalterne dans la division sociale du travail.
La fabrication du profil de délinquant : Pour justifier cette violence de l’orientation et faire coller le réel aux fables inventées de toutes pièces, l’administration tente de criminaliser le jeune. Chaque fait de sa vie est réécrit sous le prisme de la délinquance et des « incivilités ».
La distorsion malveillante des faits : l’anecdote de la célébration sportive en est l’illustration la plus flagrante. Alors que le jeune participe simplement à une joie populaire et collective la victoire de l’équipe de football de la capitale dans son pays de résidence en Europe, le regard institutionnel biaise instantanément l’événement. Le fait d’être présent, ou d’avoir croisé le dispositif policier de gestion des foules, est immédiatement traduit par le faussaire comme une « interpellation pour incivilités ».
Cette entreprise de démolition n’est pas fortuite : elle vise directement la mère et sa famille. En tentant de fabriquer un profil de délinquant chez le fils, les imposteurs cherchent à valider les rapports calomnieux et les dénonciations mensongères qu’ils ont construits pour nuire au travail intellectuel et à la carrière de la mère. C’est la création artificielle d’un « passif familial » pour disqualifier une trajectoire respectable.
Mais tout comme dans Racines, cette tentative de sabotage se heurte à une structure interne solide. Les fables des faussaires s’effondrent face à la réalité des faits, car on ne peut ni feindre la compétence, ni emprisonner durablement une intelligence situationnelle qui refuse de se laisser enfermer dans les cases de la relégation.