Info news n° 159 : Culture régionale, gouvernance, socialisations

Nous sommes de retour pour poursuivre notre série dédiée à la culture régionale et à la gouvernance. Après avoir traité de la question de la négociation et des dynamiques économiques transfrontalières dans notre précédent numéro, nous souhaitons, dans cette Info news n° 159, analyser les mécanismes profonds qui permettent à ces codes de traverser le temps. Pour ce faire, notre réflexion s’articule autour des mots-clés suivants : culture régionale, gouvernance, socialisations.

Pour commencer, la socialisation se définit comme le processus global par lequel un individu intègre les normes, les valeurs, les codes de conduite et les modèles de comportement propres à sa société ou à son groupe d’appartenance. C’est cette transmission invisible mais structurante qui transforme un être biologique en un acteur social capable de s’insérer dans une communauté, d’en comprendre les règles implicites et d’en perpétuer la gouvernance. Loin d’être un simple apprentissage passif, la socialisation est une construction dynamique de l’identité face à l’altérité.

Ainsi, dans le chef-d’œuvre cinématographique choisi, « Racines » (1977) film magistral inspiré du roman d’Alex Haley, l’auteur noir américain qui a retracé de manière mémorable l’histoire de sa propre famille sur plusieurs générations, nous pouvons constater que la socialisation devient l’arme de résistance ultime contre la déshumanisation. Face à la barbarie du système esclavagiste qui cherchait à effacer toute trace d’identité africaine par l’écrit (en imposant de nouveaux noms sur les registres civils et les actes de vente), la transmission familiale clandestine a fonctionné comme une contre-gouvernance éducative.

Pensons à la scène fondatrice où Kunta Kinte élève sa fille, Kizzy, vers le ciel étoilé pour lui murmurer son nom africain et le récit de ses ancêtres Mandingues. À travers ce geste, Alex Haley nous montre comment la socialisation primaire peut préserver la vérité historique par la seule force de l’oralité. Kizzy grandit en intégrant deux systèmes de normes parallèles : d’un côté, les règles de survie imposées à l’écrit par les maîtres de la plantation ; de l’autre, les codes sacrés de dignité, d’honneur et de mémoire transmis de bouche à oreille par son père.

Pour bien comprendre la gouvernance des comportements en Afrique de l’Ouest, il convient de distinguer deux trajectoires superposées. D’une part, il existe une socialisation institutionnelle héritée de la colonisation, qui se pratique quotidiennement à l’école républicaine, dans les dynamiques de la vie citadine ou dans le cadre du travail légal et formel. Mais à côté de ces structures officielles, c’est la socialisation à l’africaine organique, communautaire et rituelle qui forge l’identité profonde, dicte les alliances réelles et gouverne les espaces de proximité du corridor atlantique, du Sénégal au Nigeria.

En général, cette socialisation endogène s’appuie sur une technologie mémorielle unique où le système patronymique fonctionne comme un code social. Sans qu’aucune ligne n’ait besoin d’être lue sur un registre d’état civil, un connaisseur de la culture régionale peut décoder l’origine et le statut d’un individu à la seule écoute de son nom.

 Pour illustrer la précision de ce mécanisme, je peux prendre mon propre exemple. À travers les noms qui m’ont été attribués par mon père et mon clan, mon identité est entièrement déclinée. Pour un initié, mes noms indiquent de manière chirurgicale mon nom de famille, l’appartenance à mon clan, mon prénom lié au jour de ma naissance, ma place exacte dans la lignée de la fratrie (aîné, cadet…) ainsi que mon genre. Seuls l’année et le mois ne sont pas mentionnés. Cet ancrage personnel démontre comment le nom devient une structure de gouvernance invisible mais infaillible, qui intègre l’individu dans un ordre social et généalogique indestructible avant même l’apprentissage de la parole.

Au-delà de la naissance, cette socialisation se déploie à travers des rites de passage hautement codifiés qui marquent l’entrée de l’individu comme membre actif et reconnu de son peuple :

Les rites féminins de transmission : Le Dipo au Ghana (ou en Côte d’Ivoire) : Pour les femmes, la socialisation traditionnelle s’appuie sur des institutions séculaires majeures. Au Ghana, chez les Krobo, le rite du Dipo en est l’illustration parfaite. Ce passage sacré initie les jeunes filles à leur futur rôle de femmes, de mères et de piliers de l’économie familiale. Durant cette période d’initiation menée par les prêtresses, loin des regards extérieurs, elles intègrent les secrets de la gestion communautaire, l’histoire de leur lignée, l’art du commerce et les valeurs de dignité morale. Une femme ayant accompli ce rite acquiert une légitimité totale et devient un rempart pour la cohésion du clan.

La spécificité togolaise : Les luttes Evala dans le Nord : Au Togo, ce modèle de verticalité culturelle se manifeste de façon spectaculaire en pays Kabyè lors des Evala. Ce rite initiatique masculin ne relève pas du simple folklore sportif. C’est l’instant crucial où le jeune garçon quitte l’enfance pour devenir un homme aux yeux de la communauté. Par l’endurance, la discipline et la rigueur du combat au corps à corps, les jeunes hommes prouvent leur bravoure devant les anciens et le clan. Historiquement, ce rite sert de révélateur : c’est là que les guerriers les plus vigoureux se font remarquer, ouvrant traditionnellement la voie à leur recrutement au sein des forces de défense et de l’armée, connectant ainsi directement le rite ancestral à la gouvernance sécuritaire contemporaine du pays.

Ce processus de socialisation, qui devrait être un éveil à la responsabilité, à l’éthique et à la transmission de valeurs sincères, est parfois profondément dévoyé dans certaines structures contemporaines. Dans certains milieux institutionnels ou professionnels rigides, la « socialisation » se transforme en un dressage, un formatage de façade. On y apprend aux individus à polir leur langage, à maîtriser à la perfection les codes de la communication institutionnelle et à sourire en public, tout en développant une absence totale de sincérité et d’empathie à l’intérieur.

C’est ainsi que l’on voit naître une socialisation de l’apparence où la règle implicite est de protéger le système au détriment de l’humain. Les acteurs y sont formés à « jouer le jeu » : à acquiescer à l’oral lors des réunions, pour ensuite saboter les actions, manipuler les relations ou s’empresser d’effacer les traces écrites en coulisses pour fuir leurs responsabilités.

Contrairement à Kizzy dans Racines, qui intégrait des codes de survie pour préserver une vérité noble et une mémoire sacrée, ces acteurs modernes intègrent des codes de démission morale pour protéger des privilèges ou masquer des dérives managériales. Face à ces pratiques qui détruisent la gouvernance et génèrent de la maltraitance institutionnelle, la véritable socialisation doit revenir à sa source : celle qui enseigne, comme dans le corridor ouest-africain, que l’appartenance à un groupe donne des droits mais impose surtout des devoirs, et que la cohésion d’une organisation ne vaut que par la sincérité et l’honneur de ses membres.

Si nous citons encore l’histoire de cette amie évoquée en newsletter précédente, elle se voit isolée du monde professionnel afin de pouvoir justifier de son incompétence à valoriser son travail, ce qui justifierait qu’une autre personne s’en empare. De même sa vie privée est infiltrée et mis sens dessus dessous toujours pour étayer les dires de ceux qui ont prétendu vouloir changer sa vie, son histoire pour faire d’elle une personne comme Kounta Kinte s’appuyant sur un article de la constitution du pays dans lequel elle réside car cet article n’était pas encore abrogé. Peu après pour éviter de faire face à la justice, ils lui proposent discrètement de vendre ses archives y compris ses papiers d’identité pour la somme de 200 millions de francs CFA soit environ, ce qui équivaut à environ 300 000 euros en Europe. Bien sûr cette transaction risquerait de la condamner devant la justice si elle acceptait cette manœuvre frauduleuse et mafieuse. Ce qu’elle ne peut accepter puisqu’elle n’a jamais voulu faire partie de ce monde occulte.

Nous voyons à travers ce témoignage à quel point le poids des apparences peut pousser des personnes innocentes à se transformer en personnes dites criminelles lorsque la pression sociale devient insoutenable.  Qui peut y mettre fin ?

Nous poursuivons la suite de cette série dans l’info bulle n° 160 : culture régionale, gouvernance, professionnalisation.

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