
Nous sommes de retour pour cette série de newsletters consacrée à la culture régionale et à la gouvernance. Notre objectif est de tenter de répondre aux questions fondamentales posées en conclusion de notre précédente newsletter (n° 157 : Culture régionale, gouvernance, altérité). Avant d’explorer les dimensions sociales, professionnelles ou de loisirs, nous tentons aujourd’hui de répondre à notre toute première interrogation : comment dépasser les clivages laissés par l’histoire en nous appuyant sur la force de nos espaces communs, et plus spécifiquement à travers les échanges commerciaux et les dynamiques économiques de proximité ?
Nous revenons au film « Racines » (1977). Nous avons choisi cette œuvre cinématographique majeure parce qu’elle montre avec une force inouïe que certains êtres possèdent en eux les germes intérieurs pour vaincre le mal absolu qui leur a été fait. Face à la barbarie de l’esclavage et aux tentatives d’effacement de l’identité, le germe de la résistance a été l’oralité. En Afrique, l’oralité n’est pas une simple absence d’écrit ; elle est une institution, une technologie de la mémoire et le socle du contrat social. En Afrique de l’Ouest, sa force est sans égale : elle est le vecteur par lequel l’histoire, les alliances de sang et les règles du vivre-ensemble se transmettent de bouche à oreille, de génération en génération, avec une fidélité que les registres écrits n’ont jamais pu corrompre.
Pour analyser cette gouvernance par le verbe, notre étude se focalise sur les pays de la côte ouest-africaine, ceux qui partagent une façade avec l’océan Atlantique et une histoire commune de contacts et d’échanges : le Nigeria, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Bénin et le Togo.
Dans cet ensemble géographique et culturel, l’oralité se déploie à deux niveaux :
L’unité par la langue française : Au-delà de la diversité des langues locales, la langue française joue un rôle de trait d’union institutionnel et politique, permettant à ces espaces de communiquer, de légiférer et de s’insérer dans la gouvernance moderne.
La spécificité linguistique du Togo : Le Togo se distingue comme un cas d’école de synthèse et de verticalité culturelle. Sa gouvernance quotidienne repose sur un trilinguisme vivant et fluide entre l’Ewe (dominant au Sud), le Kabyè (dominant au Nord) et le Français (langue administrative et d’ouverture). Ce carrefour linguistique permet aux populations de naviguer constamment entre tradition endogène et modernité.
Cette fluidité se traduit dans les chiffres et les dynamiques de mobilité de la sous-région. Sur les grands marchés comme celui de Lomé, de Dantokpa à Cotonou ou de Kejetia au Ghana, la circulation des marchandises s’opère en dehors des tracés géométriques des frontières, et la parole donnée y est la règle. On en déduit une réalité économique vertigineuse : sans aucun contrat écrit, par la seule force de la confiance orale et des réseaux de proximité, ce secteur informel génère entre 50% et 60% du PIB régional grimpant jusqu’à 65% au Bénin et au Togo et concentre plus de 85% de l’emploi total (données issues des rapports du Fonds Monétaire International, 2021-2024, et de l’Organisation Internationale du Travail, 2023-2025). À l’échelle de ce corridor atlantique, ce commerce transfrontalier basé sur l’oralité glane et fait circuler plus de 5 milliards de dollars par an, soit plus de 3 000 milliards de francs CFA (Rapport de suivi de la CEDEAO et du CILSS, 2022-2024).
C’est ainsi que la culture régionale régule, sécurise et gouverne l’économie réelle bien plus efficacement que les codes juridiques.
Cette étude de l’oralité comme matrice de la confiance me renvoie directement à des réalités professionnelles et institutionnelles beaucoup plus proches de nous. Dans la tradition ouest-africaine, la parole engage l’être tout entier ; elle est sacrée parce qu’elle suppose la sincérité. Malheureusement, dans nos organisations modernes, on observe un phénomène inverse qui détruit la gouvernance : ceux qui aiment effacer les traces de leurs mails sont souvent ceux qui ne sont pas sincères à l’oral. Ce refus de laisser une trace écrite n’est pas un amour de l’oralité noble, c’est une stratégie de dissimulation. À l’oral, l’interlocuteur insincère peut promettre, menacer ou se dédire, car la parole s’envole. En effaçant les écrits, il s’assure de ne jamais être mis face à ses propres responsabilités ni face à la dénonciation de ses contradictions. Face à ces pratiques qui relèvent de la maltraitance institutionnelle ou de la manipulation, la rigueur de l’écrit doit redevenir un outil de protection, tout comme le récit du griot est venu, deux siècles plus tard, rétablir la vérité face aux falsifications de l’histoire.
C’est ainsi qu’une de nos amies, attaquée par un individu au sein d’un organisme en Europe occidentale, a vu son histoire entièrement falsifiée par une « oralité de meute » tout autour d’elle, appuyée par de fausses preuves créées de toutes pièces par l’intelligence artificielle. Face à ce complot du flou et de la simulation, elle a dû mener un combat acharné pour exhumer les écrits et les traces numériques de ses agresseurs afin de restituer la réalité brute des faits.
Cet exemple nous montre que si l’oralité est la matrice de la confiance lorsqu’elle est portée par l’éthique (comme chez les commerçants du corridor ouest-africain), l’écrit rigoureux reste le rempart ultime contre la barbarie institutionnelle et la manipulation technologique lorsqu’il n’y a plus de sincérité.
Nous poursuivons cette exploration dans l’info bulle n° 159 : culture régionale, gouvernance, socialisations.