
« Le beau n’est pas une image fabriquée par les algorithmes ou validée par des tribunes virtuelles. Le beau, c’est un corps harmonieux, en bonne santé, qui dégage de la confiance. Cette harmonie est une force souveraine, mais elle est aussi la cible de toutes les prédations économiques. Pour imposer un marché là où il n’y a rien, l’industrie doit saboter cette confiance naturelle et inventer des failles. Elle procède en déclinant un seul concept sous de multiples formes : elle crée une rivalité artificielle pour justifier ses propres produits.
Ce mécanisme de piratage ne se limite pas à l’assiette ou à la salle de bain ; il s’applique de la même manière sur le net au travail d’une vie.
C’est l’histoire de N., qui a créé un concept unique, ancré, une véritable « bouffe tradi » de l’esprit, née de ses recherches et de son investissement personnel. Face à la valeur et à l’harmonie de ce travail, des personnes mal intentionnées ont cherché un moyen d’exploiter son œuvre à leur profit. Incapables de produire une telle substance, elles ont orchestré une concurrence artificielle sur le net. Elles ont fabriqué une rivalité de toutes pièces, prétextant publiquement que des copieurs étaient plus légitimes que N. pour faire ce travail.
La bataille virtuelle qui s’en est suivie sur les réseaux a servi de paravent politique. Elle a permis à ces personnes de mettre en scène une fausse problématique auprès de leur institution pour exiger la création d’un département spécifique et de modules de formation — de la pure junkfood intellectuelle, conçue pour capter des budgets et asseoir un pouvoir de statut. Pour valider ce hold-up et asseoir leur légitimité défaillante, ils ont choisi d’intégrer une première concurrente, « CK ». Cette dernière travaillait essentiellement sur le net depuis des années et cherchait activement un moyen de capitaliser sur ses investissements passés ; elle a donc accepté de servir de vitrine à ce marché factice.
Cette histoire n’est pas un épiphénomène du net ; elle est l’illustration clinique de la manière dont naît un marché captif. Pour qu’une industrie qu’elle soit cosmétique, agroalimentaire ou institutionnelle puisse vendre ses solutions, elle doit d’abord industrialiser la discorde. Le chaos virtuel initié autour du travail de N. n’était pas un but en soi, mais un levier de déploiement. Une fois la rivalité installée, le concept initial se fragmente et se décline sous de multiples formes pour occuper tout l’espace et capter toutes les ressources. Ce qui a commencé par une simple contestation sur un écran se matérialise soudainement en structures lourdes et rentables :
Un département : pour ancrer le pouvoir et figer la structure administrative.
Des modules de formation : de la junkfood intellectuelle standardisée pour formater les esprits.
Des séminaires : des espaces de mise en scène où l’on vient valider un « savoir-être » et afficher son entre-soi politique.
Chaque nouvelle déclinaison (le module, le séminaire, le département) légitime la précédente et s’alimente de la rivalité initiale. C’est la création pure d’un besoin artificiel.
Pour comprendre ce piratage, il convient de redéfinir précisément ce qu’est la rivalité. Il y a deux sortes de rivalités : la rivalité construite et artificielle, la rivalité réelle et authentique.
La rivalité artificielle est une construction de toutes pièces, injectée de l’extérieur par des tiers. Cette rivalité-là repose sur la frustration, le doute et le sentiment d’illégitimité. Elle n’a aucune substance propre : elle a besoin de copier, de comparer et de diviser pour exister. Sa seule finalité est marchande : elle maintient les individus dans un état de dépendance et de lutte horizontale, consommant de l’énergie et des produits (ou des formations) pour acquérir un statut factice. Elle détruit l’harmonie et ronge la confiance.
Nous le voyons d’ailleurs dans le documentaire consacré à la création de rivalités artificielles. Celle -ci permet de bâtir des empires économiques et des départements entiers, Dans leur documentaire d’investigation diffusé en 2014 (adapté de leur œuvre de 2007), les réalisateurs Ann Carol Grossman et Arnie Reisman mettent brillamment à nu ce mécanisme à travers la guerre légendaire qui a opposé Helena Rubinstein et Elizabeth Arden pendant plus de cinquante ans.
Le travail de recherche d’Ann Carol Grossman et Arnie Reisman démontre une vérité fondamentale : ces deux pionnières n’ont pas simplement vendu des crèmes ; elles ont inventé l’industrie cosmétique moderne en industrialisant la discorde et en fragmentant le corps des femmes. À travers leur mise en scène, elles ont pris le concept du « beau » pour le décliner sous deux formes marchandes bien précises, obligeant les consommatrices à choisir un camp :
D’un côté, la déclinaison clinique : Rubinstein a bâti son empire en se positionnant du côté de la dermo-protection médicale, de la science et du lien direct entre la nutrition interne et la qualité de la peau.
De l’autre, la déclinaison statutaire : Arden a triomphé en vendant le « savoir-être » de l’hôtel huppé, transformant ses salons Red Door en temples du chic aristocratique où l’on venait acheter une posture sociale et un rang.
Comme le soulignent Ann Carol Grossman et Arnie Reisman, bien que vivant à quelques rues l’une de l’autre à Manhattan, ces deux femmes ne se sont jamais rencontrées. Elles ont orchestré une bataille virtuelle par médias interposés, s’accusant mutuellement de plagiat, s’épiant et copiant leurs concepts respectifs pour pousser les femmes à une aliénation mimétique.
La rivalité vraie, à l’inverse, est verticale et émancipatrice. C’est la lutte légitime et politique pour préserver l’intégrité de la santé, de la peau ou du travail d’une vie face à un système qui cherche à le piller ou à le standardiser. Dans la vision de la beauté responsable, la rivalité vraie ne se joue pas contre une autre femme ou contre une concurrente improvisée sur le net. Elle se joue contre la supercherie du marché lui-même. C’est le choix radical de la « bouffe tradi » (la nutrition brute, la science cutanée intègre, le travail créatif authentique de N.) contre la « junkfood » industrielle et intellectuelle. La rivalité vraie consiste à opposer l’harmonie, la santé réelle et la confiance souveraine d’un corps face aux tentatives de hold-up économiques diverses.
La philosophie de la beauté responsable repose sur une vérité simple : Le beau est un état d’être, pas un état de comparaison. C’est l’alignement parfait d’un corps harmonieux, en bonne santé, qui dégage de la confiance. Le beau, c’est le vivant dans sa vérité brute, une force autonome qui n’a besoin de permission pour exister.
On en revient au concept de bien être et d’un marché qui hiérarchise les femmes, les peaux, les beautés, les obligeant à se comparer les unes avec les autres obligeant les unes à vouloir ressembler aux autres et parfois au mépris de leur santé. La philosophie de la beauté responsable repose sur une vérité ontologique simple : Le beau est un état d’être, pas un état de comparaison. C’est l’alignement parfait d’un corps harmonieux, en bonne santé, qui dégage de la confiance. Le beau, c’est le vivant dans sa vérité brute, une force autonome qui n’a besoin de la permission de personne pour exister.
Il ne s’agit pas ici d’appeler à la création d’un marché dédié à la beauté responsable puisque ces produits existent déjà. Les mécanismes habituels permettant de le créer ne peuvent être mis en œuvre puisqu’ils vont à l’encontre même de cette « beauté dite vraie et authentique ».
Les décisions qui touchent au respect des normes de santé sociale, à l’interdiction de produits nocifs engendrant des problèmes dans la vieillesse, de peaux, et de maladies graves, doivent être prises à des niveaux étatiques dans la mesure où ce fléau concerne tous les continents.
Nous poursuivons notre exploration dans
l’info bulle n° 146 : Femmes, beauté responsable, exploitation