
« Le double écran est le miroir d’une défaillance stratégique. Il y a environ neuf mois, nous observions une scène fascinante depuis notre cabinet. Sur l’écran de notre ordinateur, nous suivions l’intervention du ministre des Droits humains d’un petit pays d’Afrique de l’Ouest francophone sur les plateaux de grandes chaînes d’information internationales. Il y déroulait un discours institutionnel millimétré. Mais le véritable impact s’est mesuré sur le second écran, celui de nos smartphones. Quelques heures à peine après la fin de l’émission, les blogueurs de la diaspora et la communauté du Mouvement de la Date (MD) s’étaient déjà emparés de l’antenne. Ils réagissaient massivement en ligne, disséquant chaque prise de parole, moquant cruellement les approximations du ministre et tournant en dérision ce formalisme d’État.
Ce jour-là, nous avons vu une tentative de communication d’État se transformer, en l’espace de quelques heures, en une crise de communication totale. »
En sciences de gestion et en management stratégique, la crise de communication n’est pas seulement un problème d’image ou une mauvaise publicité. Elle se définit comme une phase de déstabilisation majeure où un écart brutal se crée entre les actions d’une organisation (ou d’un État) et les attentes de son public. La crise de communication survient lorsque l’organisation perd sa capacité à formuler un message jugé crédible, audible et légitime, entraînant une rupture de confiance qui menace directement sa gouvernance, sa réputation et sa pérennité.
En gestion, on dit souvent que la crise de communication est le révélateur d’une crise opérationnelle ou politique préexistante : elle matérialise visuellement la perte de contrôle.
En ce qui concerne les caractéristiques de la crise de communication, il est possible de distinguer plusieurs critères : la surprise et la brutalité ; la saturation de l’espace informationnel ; la perte de contrôle de l’agenda ; l’enjeu de légitimité ; la déstabilisation interne. Dans le cas du mouvement MD et des autorités officielles, la crise survient alors qu’il y a confrontation directe entre deux « modes » de communication complémentaires.
Le dialogue est quasi impossible car chaque partie se sent légitime dans son rôle. Les autorités vont parler de leur place officielle, les blogueurs et activistes pour ne pas dire artivistes vont alors se sentir également investis d’une mission compte tenu de leur audience et nombre de followers sur les différents réseaux sociaux. Certains iront jusqu’à remettre en cause les compétences voire diplômes des officiels tandis que de leur côté, ils parleront de la marginalisation de ces acteurs, en mettant en avant d’autres artistes considérés comme « politiquement corrects ».
Les blogueurs ainsi que leurs partenaires vont alors réunir régulièrement un nombre impressionnant d’auditeurs durant les soirées et les fins de semaine allant jusqu’à appeler à des manifestations dans le pays alors qu’ils n’y sont pas. Certains de leurs collègues ont du fuir et trouver refuge dans des pays voisins ou à l’étranger. Pour montrer à la communauté nationale vivant sur le territoire et à la diaspora leur intérêt ils vont organiser des collectes de fonds pour aider les personnes blessées lors des affrontements qui sont survenus entre les militants loyalistes et ceux qui ont suivi le mouvement de contestation virtuelle.
Alors que les autorités affichent une réaction de fermeté face à ce qu’elles appellent ingérence depuis l’extérieur, les membres du MD ainsi que leurs partenaires construisent solidement leur crédibilité face à la population au fil du temps.
Ils arrivent même à organiser des émissions pour écouter des doléances de la population ne sachant plus à quel saint se vouer pour résoudre leurs problèmes à l’intérieur même du pays.
Mais un problème demeure, la politique, la communication politique restent un métier qui requiert des savoir-faire bien spécifiques que la mondialisation et le numérique ne sauraient effacer. . Bien que nous reconnaissions le fait que l’art peut être un moyen de s’engager et de parler pour les sans voix (prisonniers, malades, chômeurs etc etc) à l’instar de la star Jamaïcaine Bob Marley et bien d’autres, nous nous interrogeons sur la finalité et la pérennité d’un tel mouvement s’il n’a pas dans les mois à venir un ancrage territorial et s’il n’est pas supervisé par un vrai parti politique à l’intérieur du pays ou de la diaspora. A moins qu’il soit à nouveau capable d’opérer une transformation comme cela a été le cas lors de leur création pour passer à une autre étape.
Cette crise montre qu’il y a un fossé entre les autorités actuelles du pays et leur jeunesse. Elle montre également un malaise entre le pays et sa diaspora pour sa majorité. Elle montre enfin une différence de mobilisation des outils numériques. En effet, la jeunesse adopte les codes de la mondialisation numérique alors que les autorités y voient de l’ingérence ou une tentative de déstabilisation du territoire.
Mais le ministre des droits humains toujours en poste, ainsi que ses partenaires locaux vont tenter de reprendre la main sur la narration et les récits dictés depuis le net à leur jeunesse qui ne les écoute plus. Ils vont mettre en place un certain nombre d’actions et de mesures pour reprendre le contrôle qui semblait perdu. Mais vont -ils y parvenir ou alors ce serpent à mille têtes va-t-il se régénérer et refaire parler de lui ?
Pour faire un lien avec le film Mata qui doit sortir dans les salles à la fin du mois de Mai de cette année, nous voyons l’héroïne de ce film qui dit à un moment donné « je suis ici dans un bureau alors que mon collègue est torturé en Afrique… » Nous voyons à travers ce personnage qu’à un moment donné, des personnes peuvent être amenées à poser des actes par pure conscience ou éthique personnelle et non dans un but de désobéissance et ainsi poser des actes qui peuvent paraitres incompréhensibles pour le plus grand nombre. Nous la voyons aussi promettre à une jeune fille qu’elle va « libérer son père », nous imaginons qu’elle parle de son collègue enlevé lors d’une opération de sécurité extérieure alors que sa hiérarchie le lui a déconseillé. A l’instar de cet agent zélé et solitaire, nous pouvons dire que certains étant à l’abri à l’étranger dans des pays occidentaux mûs par une compassion pour leurs concitoyens restés au pays, ont choisi d’entreprendre des missions nobles pour tenter d’ouvrir les yeux de la communauté internationale.
Ce mouvement existe depuis bientôt une année et retient l’attention de la communauté nationale et diasporique de ce pays chaque weekend et parfois certaines soirées. La question que nous souhaitons poser aux uns et aux autres : à quand un vrai face à face pour un vrai dialogue ? Avez-vous besoin d’intermédiaires ?
Nous poursuivons l’exploration de ce phénomène dans la news n° 141 : récits, numérisation, communication institutionnelle.