Info news n° 139 Récits, numérique, asymétrie d’informations

« Rien ne naît de rien sur la toile. Avant d’investir le champ politique, la communauté en ligne de ce petit État d’Afrique de l’Ouest avait déjà mesuré sa propre puissance. Quelques mois auparavant, c’est par une mobilisation numérique massive et coordonnée qu’elle avait fait triompher l’un des siens dans une émission de divertissement internationale, « House of Games ». Forts de cette première expérience victorieuse, ces internautes ont pris conscience de leur capacité de rassemblement et de leur maîtrise des dynamiques virales.

Au printemps 2025, cette énergie collective va se canaliser vers un but autrement plus noble. Sur le fil d’actualité de l’une de nos pages, les vidéos se succèdent et se télescopent. D’abord une femme âgée, puis une fillette. Leurs voix portent la même tragédie : l’arrestation par les officiers de police de leur fils et père, un artiste-blogueur nommé Ron, à la suite d’un direct (live) sur le net.

Après son arrestation, l’autorité fait le choix de le placer en hôpital psychiatrique, tentant ainsi de discréditer sa parole en le faisant passer pour fou. Les mots de sa petite fille, diffusés sur les réseaux, nous coupent le souffle : « Ils disent que mon père est fou… il n’est pas fou… il n’est pas fou… ». Face à cette détresse et par pure solidarité pour cette mère et cette enfant, nous avons partagé la vidéo.

C’est à cet instant précis que la mécanique du numérique et de la mondialisation s’est emballée. Partout dans le monde, les blogueurs de la diaspora, d’ordinaire dispersés sur d’autres sujets, se sont émus du sort de leur collègue. Appliquant les codes de mobilisation découverts lors des jeux en ligne, ils lancent une immense opération de solidarité internationale : « Libérez Ron ». Le frère de l’artiste est appelé à témoigner.

Cette pression transfrontalière paie : l’artiste-blogueur est libéré. Fort de ce succès, ce réseau d’activistes se structure et fonde un collectif officiel : le Mouvement de la Date (MD). C’est le point de départ d’un dialogue numérique hostile installé depuis bientôt un an avec les autorités du pays d’origine ».

« Ces artistes-blogueurs transformés en activistes par la force des choses deviennent porte-parole des sans voix, et commencent à faire des « lives » ou encore « directs » de sensibilisation.

Le problème est que les autorités ne l’entendent pas de cette oreille, trois ministres arrivent en France quelques semaines après et feront le tour des médias francophones, surtout le ministre des droits de l’homme, nous avons souhaité explorer les contour de ce dialogue hostile et à distance à travers cette série de newsletters débutée en n° 138.

Dans la présente infobulle n° 139 nous nous focalisons sur les mots clés suivants :

Récits, numérique, mondialisation

Pour commencer le récit dans le numérique suit des règles précises afin d’attirer de l’audience, des likes, des vues, des partages surtout depuis que certaines plateformes ont mis en place la monétisation. 

Il faut du sensationnel, de l’émotion, des scandales, des révélations pour que le monde afflue.

Chacun de ces ingrédients répond à une logique implacable : le sensationnel, l’émotion, le scandale, la révélation.

Le Sensationnel se définit comme ce qui provoque une forte impression de surprise en sortant de l’ordinaire. L’Émotion correspond à une réaction psychologique et viscérale immédiate (peur, colère, empathie). Elle se caractérise par des témoignages ultra-personnalisés et des mises en scène intimistes, visant à court-circuiter la réflexion logique pour déclencher un engagement instinctif. Le scandale désigne un fait qui choque la morale ou la justice. Il se caractérise par la mise en scène de conflits et la désignation de coupables, ayant pour objectif de susciter l’indignation, le levier le plus puissant pour pousser aux commentaires et aux débats. La révélation, enfin, est l’action de faire connaître ce qui était secret ou ignoré. Elle se caractérise par la promesse d’une vérité exclusive (« ce qu’on vous cache »), dans l’objectif d’activer le biais de curiosité et de donner à l’internaute le sentiment gratifiant d’accéder à un savoir privilégié.

Ces dynamiques ne connaissent plus de frontières : ce sont  des pratiques mondialisées, appliquées par les créateurs de contenu et les blogueurs du monde entier pour gagner en visibilité. Ainsi, que l’on se trouve à Tombouctou, Lomé, New York ou Londres, les codes restent strictement les mêmes. Dès que l’objectif est de toucher la masse, c’est invariablement de cette façon que l’on s’y prend, en s’appuyant massivement sur la mise en scène de l’image et du paraître pour capter l’attention globale. En revanche, lorsqu’on cherche à toucher une niche un public ultra-spécifique, expert ou passionné, la stratégie change du tout au tout : on délaisse le spectaculaire pour privilégier la crédibilité, la haute valeur ajoutée et une relation de confiance à long terme.

Face à la puissance de ce phénomène, des tentatives de régulation émergent : les autorités de ce petit pays d’Afrique francophone, que nous ne citons pas, ont ainsi tenté de criminaliser ces pratiques numériques jugées hors de contrôle. Toutefois, l’exercice s’avère complexe et paradoxal. Lors d’un déplacement et d’une campagne de communication officielle sur ce mouvement, il y a environ neuf mois, ces mêmes autorités ont adopté une approche radicalement différente. Loin du sensationnalisme des réseaux, elles ont déployé un discours beaucoup plus classique et institutionnel, cherchant à reprendre le contrôle du récit par des codes traditionnels fondés sur l’autorité de l’État, la sobriété et le formalisme politique.

Mais la réaction des activistes est implacable. Ils tentent de répondre aux cadres en montrant la force de leur blogging. Ils se mettent alors à diffuser des contenus de plus en plus personnels des hommes politiques de leur pays d’origine pour dénoncer les mauvaises gouvernances et les pratiques pouvant selon eux expliquer le « non développement » de leur pays natal.

C’est précisément dans ce décalage que réside une profonde asymétrie d’information. Elle met en lumière une certaine naïveté des autorités face aux dynamiques réelles des réseaux sociaux.  En effet, l’État pense encore en termes de diffusion verticale, de contrôle hiérarchique et de décence institutionnelle, alors que l’écosystème numérique fonctionne de manière horizontale, chaotique et ultra-rapide. En ignorant ou en sous-estimant la psychologie des algorithmes et les attentes réelles des utilisateurs, les institutions se retrouvent désarmées. Elles tentent d’appliquer des règles juridiques ou des discours d’un autre temps à un espace mouvant qu’elles ne maîtrisent pas, créant un fossé immense entre leur volonté de régulation et l’efficacité réelle de leur communication.

Le discours musclé des autorités officielles sur les plateaux de télévision classique est loin d’intimider les concernés qui se sont organisés autour d’individus tirant les ficelles dans l’ombre que personne ne connait à ce jour.

Ils ont avec eux des officiels déchus voire même des groupes d’ investigateurs écrivant des chroniques qui se sont transformés en véritable opposants pour certains ou lanceur d’alertes pour d’autres dans le but de faire plier sur la libération des prisonniers politiques. Ils finiront par obtenir une première victoire en décembre 2025 lorsque les autorités annonceront la libération d’un grand nombre détenus,  détenus depuis des dates plus ou moins lointaines.

Fort de cette victoire, les membres de cette coalition se sont surnommés pour les uns « fbi » pour les autres « cia » faisant ainsi allusion à leur capacité d’infiltration pour obtenir des informations que nous nommons habituellement dans notre cabinet « informations intelligentes » qui seront diffusées sur les réseaux sociaux.

Mais comme nous l’indique la bande annonce du film Mata que nous avons choisi pour clore cette série d’infonews, ne prennent-ils pas un risque ? L’héroïne de ce film est plongée dans l’univers de la sécurité extérieure puis intérieure des services Français.

Ces blogueurs ne courent -ils pas le risque de devenir  un jour des « prisonniers politiques » alors qu’ils n’étaient que des blogueurs et artistes s’amusant sur le net avant d’être frappés par la compassion pour l’un de leur collègue ? Que leur reprochent véritablement les autorités de leur pays ?

Nous poursuivons l’exploration de ce débat dans l’info news à venir

n° 140 : Récits, numérique, crise de communication

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